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L'Arbre-Monde
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L'Arbre-Monde

Le cœur de Turrith. L'un des deux Arbres-Mondes majeurs de Genomea, source des spores qui éveillent les dormants et inhibent les praticiens.

Le Centre de Turrith

L’Arbre-Monde n’est pas une décoration. C’est la raison pour laquelle Turrith existe. Il fait partie des deux Arbres-Mondes majeurs connus de Genomea : celui de Turrith, au cœur de la nation scientifique, et celui d’Yvraine, au cœur de la nation religieuse. Les autres Arbres existent, mais ce sont des Arbres mineurs, plus petits, plus instables, et souvent disputés.

Imagine un tronc dont le diamètre se mesure en centaines de mètres. Personne n’a jamais pu le mesurer précisément, les estimations varient entre cinq cents et mille mètres. Des racines qui émergent du sol comme des tunnels pétrifiés, certaines assez larges pour qu’une maison entière s’y blottisse. L’écorce pulse doucement, tiède au toucher. Pas la chaleur d’un feu, celle d’une vie métabolique permanente. Poser ta main dessus, c’est sentir ton propre pouls se synchroniser légèrement avec celui de l’arbre.

L'écorce de l'Arbre-Monde, pods bioluminescents et veines dorées

Il est apparu il y a une soixantaine d’années, au même moment que l’Arbre majeur d’Yvraine et que les Arbres mineurs dispersés ailleurs dans le monde. En surgissant au cœur de la cité, il a dévasté le centre. Malgré sa jeunesse relative, il a déjà transformé Turrith de fond en comble. Sa couleur n’est pas le brun des arbres normaux. Cyan et violet sous certains angles, comme si une bioluminescence pulsait depuis les profondeurs. Par endroits, l’écorce se fissure et cicatrise d’elle-même, les fissures se comblant de lumière, un processus de régénération que personne n’a réussi à expliquer.

La Matière de l’Arbre

L’Arbre-Monde n’est pas un arbre au sens biologique. Quand un praticien prélève un fragment d’écorce (les rares fois où c’est autorisé), il ne trouve pas du bois. Il trouve des couches. En surface, de la pierre-vive ultra-dense, presque fossile, avec des motifs rappelant les veines de l’acier cultivé. En dessous, de la nacre compactée, iridescente, bien plus complexe que la nacre industrielle reproductible. Plus profond, un réseau de filaments similaires aux réseaux mycéliens, mais d’une densité incompréhensible. Et au cœur, une matière inclassifiable, simultanément minérale, métallique et vivante.

L’Arbre-Monde est ce que les matériaux hybrides essaient d’être. Une intégration totale du vivant et de l’inerte, sans frontière entre les deux. Les praticiens qui cultivent de l’acier cultivé ou de la pierre-vive reproduisent, sans le savoir, un fragment infinitésimal de ce que l’Arbre fait naturellement dans chaque centimètre de son tronc.

Les Spores de l’Éveil

L’Arbre-Monde libère ses spores selon un cycle qui lui est propre. Les calendriers de Turrith documentent précisément ces périodes de sporulation. Pendant quelques jours à plusieurs semaines, des nuages luminescents, dorés ou argentés, se dispersent sur des dizaines de kilomètres autour du tronc. Le matin surtout, quand la lumière est encore douce.

Pour ceux qui n’ont jamais été éveillés, c’est une connexion soudaine et accablante au filum vitae. Le vivant se révèle d’un coup, comme si une nouvelle couche de sens venait d’être ajoutée au monde. C’est l’Éveil, la porte d’entrée vers la génomantie.

Mais pour les praticiens déjà éveillés, les sporulations sont une tout autre affaire. Leurs pouvoirs s’éteignent. Pendant toute la durée de la sporulation, les génomanciens sont vulnérables, réduits à l’état de simples mortels. Cette dualité fait des sporulations des périodes à la fois sacrées et dangereuses.

Les Racines. Les Veines du Monde

Personne ne sait jusqu’où s’étendent les racines.

Les Veines, le réseau vasculaire vivant de la cité, suivent les racines de l’Arbre-Monde. Ce sont des artères biologiques, des tunnels creusés par les racines elles-mêmes à travers la roche et le minerai, avec une précision presque délibérée. Elles transportent une solution nutritive qui alimente les matériaux vivants de Turrith, la pierre-vive, l’acier cultivé, la nacre. Sans les Veines, les murs de la ville mourraient.

Le réseau est en expansion perpétuelle, mais lente. En soixante ans, les Veines ont atteint les anneaux intermédiaires. Les racines ne se battent pas contre l’obstacle, elles le traversent avec grâce, comme si elles savaient exactement où aller. Les Gardiens des Veines, ceux qui cartographient, surveillent et protègent ce réseau souterrain, suivent cette progression. Ils savent que certaines branches souterraines descendent dans les cavernes sous la cité, mais personne n’a jamais vu le bout. Les archivistes gardent des traces fragmentaires d’expéditions en profondeur. Les dernières entrées deviennent délirantes, chaotiques, comme si le chercheur commençait à comprendre quelque chose que son langage ne pouvait pas capturer.

Certains pensent que les racines pensent. Que chaque tunnel est une pensée. Que Turrith n’a pas été construite sur l’Arbre-Monde, mais plutôt que l’Arbre-Monde l’a grandie autour de lui, l’a cultivée, l’a orchestrée.

La Source de Tout

Quand l’Arbre-Monde a surgi, il n’a pas seulement détruit le centre de Turrith. Il l’a contaminé. Le béton est devenu pierre-vive. L’acier s’est transformé en acier cultivé. Les gravats se sont mués en nacre. L’énergie génomantique libérée par l’Arbre a touché tout ce qui l’entourait, et rien n’est redevenu ce qu’il était.

Aujourd’hui encore, plus on s’approche de l’Arbre, plus les matériaux hybrides sont vigoureux et réactifs. Plus on s’en éloigne, plus ils s’affaiblissent, comme un écho qui se perd. Ce gradient n’est pas un hasard. Les matériaux hybrides sont des versions simplifiées, appauvries, de ce que l’Arbre est naturellement dans chaque centimètre de son tronc. Chaque mur de pierre-vive, chaque poutre d’acier cultivé est un prolongement de sa nature.

Personne ne construit sur l’Arbre. Pas par interdiction, par instinct. Les bâtiments du premier anneau poussent autour de lui, entre ses racines, à l’ombre de son tronc. Mais le tronc lui-même reste vide. Les matériaux vivants proches de l’écorce sont trop réactifs, trop denses, trop autres pour être habités. Les rares tentatives de construction directe ont échoué, les structures greffées se font absorber, digérer, intégrer par l’Arbre en quelques semaines. Il ne rejette pas. Il assimile. C’est pire.

La seule exception : la Guilde de l’Éveil. Leurs structures fortifiées sont les seules à toucher le tronc, des postes d’observation et des plateformes cérémonielles ancrées directement dans l’écorce. Comment tiennent-elles ? La Guilde ne répond pas. Ce monopole physique sur l’accès au tronc renforce leur contrôle sur les spores et les cérémonies d’Éveil. Contrôler l’Arbre, c’est contrôler qui accède au pouvoir.

L'Arbre-Monde dominant Turrith, vu depuis les rues du premier anneau

La question que certains posent, et que personne n’aime entendre, est simple. Si l’Arbre assimile tout ce qui le touche, et si la ville pousse autour de ses racines, nourrie par ses Veines, contaminée par sa matière, est-ce que Turrith est une ville construite près d’un arbre, ou est-ce qu’elle est un prolongement de l’Arbre qui se fait passer pour une ville ?