Le luxe du vivant
Les Chimères de prestige sont les plus belles, les plus chères, les plus inutiles. Elles n’ont aucune fonction productive, aucune fonction de sécurité, aucune fonction de renseignement. Elles existent pour exister, pour briller, pour orner un hall ou un salon, pour signaler qu’on peut se permettre d’acheter du vivant qui ne sert à rien.
Les Chiméristes de la Maison des Scripteurs les produisent en petit nombre, sur commande, parfois sur des lignées uniques que certaines familles gardent jalousement. Leur création est un terrain d’expérimentation libre, les limites techniques s’y dépassent plus facilement que sur les Chimères utilitaires, parce que personne n’exige qu’elles soient fiables.
Les espèces

Les plus anciennes et les plus répandues sont les Oiseaux-lumière, colibris croisés avec des lucioles, leur plumage bioluminescent modulable selon la lumière ambiante et la musique de la pièce. Un chant délicat, des couleurs qui changent, ils occupent les salons de musique et les halls d’entrée des grandes maisons.
Les Serpents-bijoux s’enroulent autour des bras des propriétaires comme des bracelets vivants, leurs écailles iridescentes reflètent toutes les couleurs du spectre, leur corps docile accepte la chaleur de la peau humaine sans chercher à s’en échapper. Les Félins d’ombre, chats modifiés à la fourrure qui absorbe la lumière, glissent dans les appartements comme des silhouettes découpées du noir. On ne les entend pas marcher. On les voit quand ils veulent qu’on les voie.
Dans les aquariums des riches, les Poissons-prismes nagent lentement, leur corps translucide projette des motifs lumineux dans l’eau qui se réarrangent en permanence, comme des calligraphies qui ne disent rien de précis. Au-dessus des bureaux, les Papillons-Encre, dont les ailes translucides changent de motif en temps réel selon l’humeur de leur propriétaire. Quand il est en colère, elles deviennent noires. Quand il écrit, elles ondulent comme l’encre sur le parchemin.
Les Petits-dragons sont les plus rares. Lézards croisés avec des chauves-souris, taille d’un chat, ailes membraneuses pliées sur le dos, intelligents et capricieux. Ils mordent leurs propriétaires plus souvent qu’ils ne devraient, mais on les garde parce qu’ils sont beaux et parce qu’on peut dire qu’on en possède un.
Et puis il y a la Fleur-bête, l’aboutissement de ce que la génomantie peut faire de plus étrange. Mi-grenouille, mi-orchidée, elle pousse dans un pot comme une plante, fleurit selon les saisons, et chante quand la nuit tombe. Quelques dizaines d’exemplaires dans toute Turrith, les plus vieux appartiennent à des familles qui les gardent depuis trois générations.
La dérive qui s’attache
La dérive est la plus tendre ici, et peut-être la plus troublante. Un Oiseau-lumière qui refuse de chanter en présence de certains visiteurs. Un Petit-dragon qui ne mord plus sa maîtresse depuis qu’elle est enceinte. Un Papillon-Encre qui devient noir quand son propriétaire pense à quelqu’un de précis, sans qu’on sache lequel des deux a trahi l’autre. Une Fleur-bête qui se fane le jour où son propriétaire meurt, et qui ne refleurit jamais.
Les Chiméristes appellent ça “l’affection dérivée”. Les familles, elles, ont fini par appeler ça de l’amour.
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